Dans beaucoup de mythes, une règle revient sans cesse : ne jamais négocier avec les puissances qui promettent l'impossible. Les dieux trompent, les démons manipulent, et les miracles ont toujours un prix caché.
Shadow of the Colossus raconte exactement cette histoire. Sous ses airs d'aventure épique, le jeu ne parle peut-être ni de monstres ni de héros. Il parle d'un homme qui aime tellement quelqu'un qu'il est prêt à sacrifier tout le reste pour la retrouver.
Une terre oubliée. Seize créatures immenses. Un démon ancien. Un cheval fidèle. Et une promesse impossible : rendre la vie à celle que l'on a perdue.
Mais au fond, le jeu pose une question bien plus dérangeante : que sommes-nous prêts à détruire lorsque nous sommes persuadés d'agir par amour ?

Refuser la mort à tout prix
Wander n'est pas vraiment un héros. Il ne part pas sauver le monde : il refuse simplement d'accepter la mort de Mono. Pour cela, il vole une épée sacrée, traverse des terres interdites et conclut un pacte avec Dormin, une entité ancienne qui lui promet l'impossible : ramener la jeune femme à la vie.
Le jeu ne montre jamais un instant d'hésitation. Parce que lorsqu'on souffre, on ne cherche pas toujours ce qui est juste. On cherche une exception. Une porte dérobée. Une manière de dire à la mort qu'elle s'est trompée.
Les colosses ne sont peut-être pas les monstres
Très vite, quelque chose dérange. Les colosses ne ressemblent pas à des créatures maléfiques. Ils errent dans les plaines, les déserts ou les montagnes comme des animaux immenses, parfois paisibles, parfois simplement curieux. Certains ne se défendent même pas avant d'être attaqués.
Et surtout, ils souffrent. Chaque coup d'épée provoque des cris, des tremblements, une lutte désespérée pour se débarrasser de cette petite silhouette qui s'agrippe à eux. Leur chute n'a rien d'un triomphe : elle ressemble à l'effondrement d'une montagne ou à la disparition d'une espèce ancienne.
Les colosses semblent faire partie du paysage lui-même, comme si la mousse, la pierre et le vivant ne faisaient plus qu'un. En les détruisant, Wander ne terrasse pas seulement des gardiens : il s'attaque à une nature sacrée, un équilibre oublié. Et le joueur commence à se demander si le véritable monstre n'est pas celui qui tient la lame.

Le marché avec le démon, c'est la perte de soi
Après chaque victoire, une ombre noire quitte le corps du colosse et transperce Wander. Peu à peu, son visage change, sa peau blanchit, son regard se vide. Il croit utiliser Dormin, mais c'est Dormin qui se sert de lui.
Les seize colosses ne sont pas seulement des obstacles : ils sont les sceaux qui emprisonnent le démon. En les détruisant, Wander reconstitue peu à peu cette force ancienne tout en sacrifiant sa propre humanité. Le prix du miracle, ce n'est pas l'effort. Le prix, c'est lui-même.

Même Agro finit par tomber
Le sacrifice d'Agro est l'un des moments les plus marquants du jeu. Pour permettre à Wander de poursuivre sa route, le cheval chute dans le vide et le joueur le croit perdu. C'est comme si l'obsession du héros finissait par engloutir tout ce qui l'accompagne.
À vouloir retrouver ceux qui sont partis, il perd ceux qui sont encore là.

Les véritables héros sont peut-être ceux qui veulent l'arrêter
Lorsque le seigneur Emon et ses hommes arrivent dans les terres interdites, ils semblent d'abord être les ennemis de cette histoire.
Pourtant, ils ne cherchent peut-être pas à empêcher un miracle, mais à éviter une catastrophe.
Eux comprennent que le désespoir de Wander est en train de libérer une puissance qui le dépasse.
Le plus cruel des cadeaux
Finalement, Dormin tient parole : Mono revient à la vie. Mais Wander ne verra jamais le résultat de son sacrifice. Possédé par le démon, il est vaincu puis enfermé avec lui dans les abysses au moment même où son rêve se réalise.
Le jeu porte alors une idée terrible : on peut consacrer toute son existence à un objectif… et ne jamais être là pour voir ce qu'il produit.
Et le cadeau accordé à Mono n'a rien d'un conte de fées. Elle retrouve Agro, vivant mais blessé, découvre un bébé étrange portant les cornes du démon et se retrouve seule dans un jardin suspendu, isolée du reste du monde. Elle a retrouvé la vie, mais elle a perdu tout ce qui faisait cette vie.

Le bébé, ou l'idée d'une seconde chance
Le bébé cornu est souvent interprété comme une réincarnation de Wander. Une forme de rédemption, peut-être...
Mais cette renaissance est amère : pour obtenir une seconde chance, il a fallu tout perdre : son identité, son histoire, l'amour de sa vie et même son humanité !
Le véritable colosse
Au fond, Shadow of the Colossus ne parle peut-être ni de démons ni de créatures géantes. Il parle du refus d'accepter la perte. De cette tentation de croire qu'il existe toujours un moyen de revenir en arrière, quel qu'en soit le prix.
Le dernier plan du jeu montre pourtant une image presque paisible : un jardin, une femme revenue à la vie, un enfant et un cheval miraculeusement sauvé. On pourrait y voir une fin heureuse. Mais si l'on regarde bien, il ne reste plus rien du monde d'avant. Ceux qui s'aimaient ne peuvent plus se retrouver. Ceux qui ont survécu sont condamnés à vivre dans un isolement silencieux.
Les seize colosses ne sont peut-être pas les véritables monstres de cette histoire.
Le véritable colosse, celui que Wander n'arrive jamais à vaincre, c'est son propre deuil.
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